Allocution de Monsieur MARCEL
L’HERBIER
A la séance inaugurale
Du 10 janvier 1944
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Directeur Général,
Messieurs,
Lorsque, par un matin de janvier
1918, en pleine guerre, je me vis soudain, sur un coup de dés qui
n’avait pas la prétention d’abolir le hasard, radié
inopinément des services de l’Artillerie, et lorsque le jour
même, obéissant à une nouvelle affectation, je
franchissais, sous ma tenue tenace de seconde classe, le seuil de la Section
Cinématographique de l’Armée, en parfaite ignorance,
d’ailleurs, du Cinématographe et avec même un soupçon
de mépris pour cette forme, foraine, de spectacle, je ne me doutais pas
que ma vie allait bientôt se consacrer à cet inconnu ; je ne
me doutais pas davantage que presque tous mes rêves, si vivre c’est
avant tout rêver, viendraient de lui, retourneraient à lui ;
mais je me doutais encore moins que presqu’exactement 26 ans plus tard,
par un soir du même janvier, et en pleine autre guerre, j’aurais,
en même temps que la fierté de vous présenter la
Première Ecole au monde qui entreprenne l’Enseignement du
Cinématographe, l’Honneur d’inaugurer avec vous cet Institut
des Hautes Etudes Cinématographiques.
Un tel aboutissement des faits, tient des fées.
D’elles seules peut lui venir son caractère miraculeux.
Mais le miracle, ici, porte un nom. Je vous le livre sans tarder. C’est celui du Directeur de notre
Cinématographie. Celui de Monsieur Galey.
Quand La Fayette, à court
de moyens pour mener à bien sa chevaleresque et lointaine
expédition, demande du soutien à la France, alors aux prises
avec la Révolution qui monte, on sait la réponse qu’il
s’attire du Ministre de nos Affaires Etrangères :
-Quand la Maison brule, lui dit ce personnage, on ne pense pas aux écuries.
A quoi La Fayette de répondre avec juste ce qu’il faut d’ironie
-Monseigneur, on voit bien que vous n’êtes pas cheval !
C’est sans doute par un effet du miracle dont je parlais que M.Galey quand je lui ai demandé
secours pour cette Université du Film que je rêvais de voir naître, ne m’ait jamais, par ses réticences, amené à lui répondre :
-Monsieur le Directeur, on voit bien que vous n’êtes pas Cinéaste.
En effet, malgré un bouleversement plus grave peut-être pour notre pays que celui d’il
y a 160 ans, jamais notre Commissaire du Gouvernement n’a opposé à mes sollicitations des réserves qui auraient pu valablement lui faire déclarer :
-La France brûle, on songera plus tard au Cinématographe.